GAËLLE BOUCAND

Entretien avec Rebecca Lamarche-Vadel

JJA, le premier volet de ta trilogie, était axé sur le libéralisme économique. Qu’en est-il de ce deuxième volet ?
Changement de décor est un film charnière qui fait la transition entre premier et troisième volet. J’observe comment le discours tenu dans JJA s’incarne dans un comportement quotidien. La sphère du privé doit donc ici être entendue métaphoriquement. JJA supervise la rénovation de sa propriété et va rendre visite à plusieurs commerçants et fournisseurs de service qu’il convie à venir admirer les changements réalisés. Le film esquisse une réflexion sur la vanité et revêt ainsi un caractère plus universel. Ma caméra se rapproche alors du personnage, je commence à mieux le connaître, je reste critique tout en m’immisçant dans son intimité.

Le titre parait polysémique, peux-tu nous parler de ses différentes significations ?
En effet, le titre revêt trois sens différents : il met en avant à la fois un changement de forme cinématographique par rapport au premier volet, fait référence à la narration même du film — le personnage rénove sa maison — et évoque une position charnière dans la trilogie.

L’intrigue avec la décoratrice d’intérieur semble tirer le film vers la fiction... Comment s’est construite la narration du film ?
JJA gère sa maison comme s’il s’agissait d’une entreprise. Il confond sphère publique et sphère privée et prend les personnes qui travaillent pour lui pour ses amis. Son différend avec la décoratrice est symptomatique de cette confusion : il parait tellement offensé par cette femme qu’on pense qu’il s’agit d’une blessure intime et non professionnelle, on imagine qu’il peut s’agir de son ex-femme par exemple. J’ai trouvé que cette histoire était emblématique de ce problème de confusion des sphères publiques et privées et j’ai ainsi pensé mettre en scène quelques séquences — notamment le coup de fil final — qui fourniraient sa résolution… Au montage, nous nous sommes ensuite servies de cette histoire pour créer une intrigue simple : qui est celle qu’il nomme « la salope ? »

Les différents visiteurs de la maison jouent-ils un rôle particulier ?
Oui, ils incarnent, dans un effet de miroir, les potentiels sentiments et réactions du spectateur du film face à JJA. Tour à tour, les visiteurs se montrent gênés, indifférents, agacés, intéressés, attendris...

On sent une critique de la technologie. Quel est ton point de vue sur cette question ?
Je suis personnellement assez rétrograde en matière d’évolution technologique, je n’ai toujours pas Internet sur mon téléphone par exemple : je ne peux m’empêcher de penser que cela détériore la qualité des rapports humains. Mais je ne crois pas pour autant que le film soutienne un discours anti progrès. Je pose simplement des questions qui nous concernent tous : à quel moment la technologie devient-elle une aliénation ? Comment poser nos propres limites au quotidien ?

Quelle est ta position face à ce personnage ambivalent ?
Mon regard est critique, mais un des grands dangers de cette critique serait la diabolisation. Personnellement, c’est quelqu’un qui à la fois m’intéresse, m’insupporte et me touche. Je pense que la seule façon de dresser une critique intéressante d’un tel personnage, c’est d’essayer de le comprendre : saisir à la fois comment il pense, comment il agit, et pourquoi. C’est une façon d’analyser ce qui fait sa force, et de faire apparaître ses contradictions. Je souhaite avant tout rendre compte de sa complexité.

A différentes reprises, tu montres JJA diriger des séquences où il se met lui-même en scène. Pourquoi cela ? Et comment reprends-tu les rennes par la suite ?
Je lui ai proposé un dispositif de tournage qui pourrait se résumer en : « on va filmer ton quotidien, et tu vas faire comme si la caméra n’était pas là. » Il a tout de suite saisi comment agir, il possède une compréhension instinctive des dispositifs cinématographiques. En quelques sortes, je lui ai fourni un cadre à l’intérieur duquel il pouvait évoluer. Ce jeu de ping-pong entre moi et lui ne signifie pas pour autant que nous partageons à part égale la mise en scène du film, mais c’est à mon sens important de lui laisser certain choix, pour éviter de porter sur lui un regard trop autoritaire. Par contre, il n’intervient pas au niveau du montage, il voit le film une fois terminé.

Comment « Changement de décor » préface t-il le troisième volet ?
En m’appropriant son quotidien, je me rapproche de JJA. C’est une ouverture vers un film plus intime, dans lequel je passe de l'autre côté de la caméra. Un élément reste au cœur de la trilogie : il s’agit de « Rosebud », sa propriété. C’est le point nodal…